"Le seul alchimiste capable de tout changer en or est l’amour. L’unique sortilège contre la
mort, la vieillesse, la vie routinière, c’est l’amour."
"Le seul alchimiste capable de tout changer en or est l’amour. L’unique sortilège contre la
mort, la vieillesse, la vie routinière, c’est l’amour."
« L'amazone moderne plante des flèches dans le sol avec ses pieds et frappe deux coups,
plaisir-douleur, imaginaires ou réels, dans l'imagination du mâle… »
Un soir d’août, sortant d’une réunion tardive, C. m’appelait pour m’ordonner de l’attendre, certes sagement, mais totalement dévêtue. L’imagination a ses raisons que le corps n’ignore pas :
je cédais donc à la requête à la précieuse exception d’une paire d’escarpins. L’accessoire me semblait exquis : des talons de ceux si hauts qu’ils mettent le postérieur comme sur un
piédestal…A son arrivée sa surprise amusée de constater que je n'avais pu m'en séparer l'avait visiblement... profondément excité. Ses ardeurs en rien freinées, je n'avais pas remarqué,
abandonnée à la volupté de ses assauts, que plus tard il devrait me les enlever pour en relever la taille...
Très récemment C. m’a permis d’obtenir – grâce à sa précieuse recommandation de grand patron- un prestigieux poste. En guise de félicitations –il persiste à prétendre que seules mes qualités ont
compté- il m’a offert une paire d’escarpins Louboutin. Ce présent luxueux mérite sans hésitation un hommage appuyé tant le fantasme sexuel sous-jacent est excitant. Car s’ils semblent l’apanage
de la carriériste ambitieuse, mon amant lui a infiniment plus d’imagination et les destine à un tout autre office…
Agenouillé à mes pieds, au passage embrassés avec déférence, C. les a délicatement enfilés. Cuir vernis noir et semelle rouge sensuelle : d'authentiques escarpins érotiques, puissamment
suggestifs : phalliques mais suprêmement féminins... Insolents et purement sexuels : fétiche par excellence... Et surtout, C. littéralement à mes pieds, moi en Cendrillon dévergondée, sûre
de son pouvoir et suprêmement désirée...
Ses conditions : une totale interdiction de les porter dans une quelconque autre circonstance que celle-ci : l'attente lascive quand il traverse Paris impatient, pour venir me
baiser.
Parce qu'ils évoquent si explicitement le sexe, parce qu'ils créent un pied si érotiquement tendu, cambré, et une posture si sexualisée, les formes soulignées - poitrine et postérieurs
bombés - que l'invite doit lui être strictement réservée. Parce qu'ils inspirent une dévotion servile qu'il lui arrive de savourer avec ravissement... Parce qu'ils incarnent mes
contradictions de maîtresse amoureuse : dominatrice et vulnérable, subversive mais aussi si docilement soumise, fétiche et fétichiste, prédatrice et proie, victime et victorieuse,
triomphante...
Parce qu'ostensiblement pénétrants, ils flirtent avec le danger, dérangent et scandalisent : la volupté triomphe du confort, comme le sexe de la sécurité... Parce qu'ils transgressent les codes
d'une féminité domestique respectable, réveillant la crainte suscitée par la maîtresse qui assume sa féminité, ouvertement sexuelle... Et que c'est ainsi que je me veux pour lui.
Attendre, donc, C. en escarpins Louboutin. Pour le reste, je sais pouvoir compter - oh combien - sur lui, soufflant sur les braises de notre jeu érotique, pour attiser toujours
l'inassouvissable...
Ma ville de cœur, Bruxelles, est devenue le lieu privilégié de mes évasions galantes et leurs envies assumées : mes égarements amoureux et leurs caprices... La parcourir ainsi accompagnée la nuit tombée éveille en moi une inspiration certaine, source de sensualité immédiate et promesse voluptueuse : me gagne un envoutement de plus en plus impérieux, qui inspire et incite le désir instant de mon amant…
Dans cette ville plus qu’ailleurs, les lieux ont avec le libertinage des affinités subtiles : l’impérieuse nécessité d’assouvir un désir indomptable s’abrite dans une alcôve de passage... Alcôves publiques si discrètes – le plaisir primordial fait s’effacer l’environnement et les divers passants deviennent insignifiant aux amants… - ou privées, de préférence suggestives : ils ne doivent rien abdiquer de l’évocation, de l’indécence délectable voire de l’envoutement attendu d’un lieu si précieux aux amants, voire mythique de l’imaginaire de l’adultère… et donc du désir : le refuge endiablé d’un instant, de l’étreinte furtive.
Or la tradition libertine de la ville comble les visiteurs de passage : les hôtels « de passe » et autres espaces discrets dévolus au plaisir d’un moment se sont adaptés à cette clientèle avide de discrétion – les amoureux illégitimes s’y retrouvent… mais aussi parfois les hommes seuls et leur chère partenaire : le plaisir tarifé est dans cette région légalisé.
A quelques mètres du Kaaitheater, le plus vieil hôtel de Bruxelles (T-hôtel 5th Avenue) est ainsi un historique lieu de rencontres fugaces pour richissimes notables en mal de volupté. Atmosphère jazzy feutrée, quelques lumières tamisées, les chambres à louer pour une nuit ou quelques heures seulement… : le lieu a bel et bien conservé sa raison sociale. Mais l’hôtel accueille aujourd’hui les libertins avertis : les chambres deviennent ainsi un moyen d’approfondir le désir par les glaces et les ouvertures, à le saturer d’allusions et de provocations, à sertir les corps d’un décor suggestif. Chaque détail, chaque objet éveille une sensation dûment calculée : cinq chambres ont été aménagées pour répondre à des fantasmes spécifiques. Une chambre bateau « Amor » pour ceux qui « préfèrent l’amour en mer », une chambre « Manhattan » avec classe new-yorkaise et jacuzzi propice à toutes les folies, une autre coloniale (ce si fameux fantasme colonial : la noire, liane sauvage, promesse de frissons tropicaux, l’Asiatique soumise et apprentie geisha, la belle arabe aux yeux de feu…), ou enfin une chambre remplie de miroirs aux murs et au plafond.
Rappelant que bien souvent les premiers intéressés par ces services discrets ne sont autres que les fonctionnaires européens – la distance du foyer aidant…-, on trouve aussi plusieurs établissements similaires en plein cœur du quartier européen. Sanseviera rue du Parnasse est à ce titre un lieu à l’érotisme ludique : ouvert le jour seulement, les chambres « thématiques » (chambres aux miroirs, chambre SM « soft » agrémentée de tous ses accessoires jusqu’à la cage en métal, chambres mille et une nuits aux voiles affriolants…) se louent à l’heure et les clients y sont discrètement mais chaleureusement accueillis – la plupart sont des couples d’amants habitués. On y croise régulièrement quelques médiatiques figures dirigeantes de nos institutions bruxelloises…
Pour ces lieux abritant les ébats de quelques puissants, la discrétion est en effet une vertu. Incontestablement, le plus vertueux de tous ces lieux est le studio 2000 au 24 rue Van-Gaver : doté de deux entrées, dont une pour ceux qui ont besoin de discrétion se fait directement à partir du parking, au n°16 de la rue, mais aussi d’une sortie par une porte dérobée, rue des Commerçants. De quoi semer toute filature… Mais plus que la discrétion, la vertu du lieu est bien à entendre au sens premier : l’entrée de l’hôtel est ornée de statues et portraits de saints et de la Vierge, et le propriétaire a même poussé le raffinement jusqu’à aménager un petit offertoire pour éventuellement brûler un cierge ou se recueillir devant un portrait de Jésus ! Superbe idée pour ceux qui souhaiteraient se repentir immédiatement après avoir commis le péché de chair… De quoi rappeler que si les libertins apparaissent souvent comme un caprice de la nature toléré par la société, ils n’en sont pas moins les garants de l’absolu...
« Je m’accroche à des amours qui sont des causes perdues d’avance mais c’est peut-être ce
grand luxe qui subsistera de moi dans l’éternité. » Violette Leduc
Tous ceux qui ont connu cette
intensité amoureuse suprême, si proche de la folie – que l’on nomme pudiquement « passion destructrice »- savent d’instinct que d’amour à mort il n’est qu’un pas : nous le
savons dans notre chair tant nous avons été si proches de le franchir, dans nos vertiges imaginaires, ce pas…
Sans juger pour le moins « l’affaire » Edouard Stern Cécile Brossard (qui n’appartient qu’aux amants, et d’autres ont déjà tant péroré), force est
d’admettre que le grand cinéma fantasmatique des passions exacerbées, qui glorifie ces excès, nous incite à la compassion envers la meurtrière. L’histoire passionne : les meurtres sordides
des grands rentiers libertins ont des saveurs d’une époque révolue, celle des crimes de sang lors de virées orgiaques à la Cour du roi par quelques virginales courtisanes. Et le tribunal étant un
théâtre qui fait toujours la part belle aux grands rôles, celui des maîtresses assassines est incontestablement fascinant.
Un beau et richissime fils de famille, qui pouvait conquérir - ou acheter - tous les cœurs ou tous les corps, connaît quatre ans d’amour et de démesure, une longue
relation cachée, douloureuse et sadomasochiste, avec une femme d'un milieu modeste, ni très jolie ni très intelligente (« outrageusement insignifiante » écrira un célèbre
chroniqueur judiciaire). Mais une courtisane, maîtresse-femme, une initiatrice sensuelle qui sait charmer les hommes.
Il en est pour supputer qu’elle ait réveillé le masochisme enfoui en lui, qu’il sublimait par une forme de puissance aussi bien dans les affaires que dans le
privé. Car, depuis Sade et Sacher Masoch, nous savons que domination et soumission sont le recto et le verso d'une même pièce...
C’est donc l’histoire d’une descente aux enfers. Stern comme Brossard sont des êtres de démesure, deux caractères blessés, outranciers. Quelque chose de
l'emprise amoureuse se joue : la passion dévorante, qui les ronge et les détruit. Les réconciliations succèdent aux disputes, sur un mode staccato - Eros et Thanatos s’affrontent sans fin… En corollaire, le sexe dans tous ses extrêmes : leur manière d’aimer comporte cette donnée. Elle, a le goût des
détours pour arriver au plaisir, des destinations lointaines, des horizons indépassables. Elle l’initie à ces pratiques ; ils en font leurs goûts communs, leur destin partagé. L’élève
bientôt dépasse le maître -la maîtresse- et on ne sait plus qui domine qui. Finalement, comme une offrande, elle lui cède et obéit à ses demandes incessantes de rabattre de ferventes
convives pour leurs étreintes plurielles. Vertiges d’une sexualité extrême flirtant forcément avec la mort, pour s’y perdre…
L’un et l’autre sont dans la possessivité sans savoir ce qu’ils désirent. Et comme un tiers symbolique, si important pour son signifiant : l’argent. Pour donner
un prix à autant de déchéance pour les uns, seul système de valeur reconnu par Stern, donc preuve d'amour, pour les autres.
Ce soir là, qui sera leur dernier, lorsqu’elle rejoint la luxueuse garçonnière de son amant, elle emporte le sac qui contient sa tenue de maîtresse - bottes
lacées noires, collant fendu, fouet et divers instruments de plaisir. C’est son matériel de combat, ce sont ses armes. Un matériel d’amour et de domination. Ils se disputent puis
s’ébattent : comme souvent, la guérilla amoureuse se solde par un énième armistice charnel. Il porte une combinaison de latex offerte par elle. Elle l’encagoule, le plugge, l’encorde,
l’enserre assis à califourchon sur une chaise en position de soumission, le fesse et le fouette. La suite est inconnue, sinon qu’elle se saisit d’une arme remisée dans le dressing, puis tire à
bout portant. La cagoule lui épargne la vision du visage de son amant mourant.
Le motif du crime : vengeance d’opulence, stupre frustré ou passion exacerbée ? Faut-il incriminer la pente délictueuse sur laquelle il l’entrainait, la
détruisant inexorablement, par l’alternance de serments d’amour et de marques de mépris, d’humiliation et de harcèlement ? Auquel cas il n’aurait rien fait d’autre que l’amener à
transgresser sa propre perversité… La jouissance du puissant manipulateur est de vérifier son pouvoir pour se rassurer constamment. Il entretient sa proie sur le fil de la révolte, parce que son
plaisir est dans cette retenue, dont peu à peu le fil s’amenuise, dans le risque que ce fil cède finalement... Il aurait réussi à la pousser à la révolte, à franchir définitivement la
ligne… Son jeu lui aurait alors échappé, l’élève dépassant là encore le maître…
La cour a crû pouvoir cerner les amants, leur milieu,
leurs mystères, leurs déviances et défaillances. Elle a disséqué leurs comportements et correspondances, leurs enjeux financiers et jeux amoureux -
sans éclabousser au passage leurs libidineux complices, amateurs de partis fines entre Paris et Genève (qui en ont enfin fini des nuits blanches : le grand déballage a été évité). Il
est entendu que Brossard ne tuera plus. Mais Thémis et Némésis réclament pour le sang versé une contrepartie (et non une impossible réparation : ici le « franc suisse symbolique »
à la famille pour « tort moral ») : ombre d'elle même, elle retourne en prison pour plusieurs années.
Finalement, les ressorts secrets, cachés ou inavouables de leur liaison – propulsée récit mythique des excès de la modernité amoureuse- demeurent inconnus.
« Je suis une femme éperdument amoureuse d'un homme et je le suis encore » fut la dernière phrase prononcée au procès. La vraie impudeur, l’obscénité absolue se trouve là :
dans le fait que « peu importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance » (Baudelaire).
Illustrations :
- la Vérité de Henri-Georges Clouzot (1960) : film retraçant le procès d’une jeune fille provocante, accusée du meurtre de son ancien amant avec qui
elle vivait une liaison passionnelle.
- Aquarelle de Patrick Tandeux
représentant Cécile Brossard au procès.
Les liaisons ambigües entre censure et sédition ont déjà été abordées ici… mais il est jouissif et si réjouissant de souligner le respect dû aux censeurs : leurs obsessions
peuvent devenir vertus pour le bibliophile licencieux et les enfers pourraient être, semble-t-il, pavés de bonnes intentions... Car partout dans le monde, les plus grands pourfendeurs des
ouvrages obscènes et autres textes érotiques ont involontairement incité ces productions (ce fameux et si précieux plaisir de la transgression, la saveur particulière de ce qui est
défendu : commettre justement les séditions interdites, que l’absence de censeur soudain priverait d’intérêt). Puis ils ont pris soin de ficher et conserver
précieusement les trésors littéraires de licence, d’indécence et d’obscénité dans des lieux interdits, objets de tous les fantasmes, «recueil de tous les dévergondages luxurieux de la plume et du
crayon » (définition donnée de l’enfer dans le Supplément du Grand Dictionnaire
universel de Larousse). Il existe un Enfer à la BNF, un « private case » à la British library, une section réservée à Saint Petersbourg, mais aussi à la
Bibliothèque Vaticane (d’ailleurs la plus ancienne et fournie de toutes ces « collections », la plus mythique car prétendue impénétrable aux mortels) ; de même les chantres de la
Révolution Culturelle de Mao ont accumulé des stocks de livres sulfureux réservés aux cadres de haut rang.
Les érotomanes le savent : les censeurs sont de grands obsédés, au sens premier : les plus acharnés opposants de la liberté de mœurs et de la débauche sont souvent… les premiers
concernés. Il est alors si juste de citer Céline : « ce sont toujours les plus vicelards qui vous font la morale ».
Et les collectionneurs, comme moi, de curiosa, savourent les anecdotes symptomatiques de cette duplicité, ce vice si spécifique…Jean-Jacques Pauvert rapporte celle-ci dans son ouvrage
biographique La traversée du Livre (Editions Viviane Hamy, 2004) : un « Cartel d’action morale », figure exemplaire des ligues de moralité, fut constitué après la guerre
pour surveiller la production littéraire, car deux lois de 1939 et 1949 figuraient que «[…] tous imprimés contraires aux bonnes mœurs pourra être poursuivi » et que les livres
« présentant sous un jour favorable […] la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse sont interdits ». Animé par un évangéliste,
Daniel Parker, le Cartel fut à l’origine de beaucoup de poursuites retentissantes, dont celles de Sexus
de Miller et des livres de Boris Vian (signant alors Vernon Sullivan). L’éditeur de ce dernier, un certain Gaston Gallimard, en prise avec l’activisme de cette commission, et à court d’argument
face à son intransigeance, en vint à embaucher un détective privé pour suivre Parker, son trop irréprochable président. Or il ne tarda pas à révéler que celui-ci avait quelque peu abusé de jeunes
garçons et échappé à la justice grâce à ses relations dans la haute hiérarchie du clergé. La communication du dossier à l’intéressé le persuada d’abandonner sa vindicte à l’encontre de l’édition
sulfureuse, et ce censeur disparût alors discrètement de la circulation…
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